Revenons sur ce que nous avions abordé et découvert dans la première partie de notre saga. Il est alors apparu comme évident que le style d’une voiture repose sur deux éléments :

  • L’originalité du modèle ;
  • Sa cohérence stylistique avec les modèles précédents : c’est la continuité avec l’origine.

Ces deux éléments clés produisent une trame, affichant un choix esthétique qui représente un modèle d’une voiture, et sa marque, son entité. Ici, on va contre Saint Exupéry. Si pour le renard l’important est caché dans les choses, pour le lion l’essentiel n’est pas invisible pour les yeux : c’est bien la forme qui produit un sentiment : robustesse, fiabilité, raffinement, et tous les autres qualificatifs que l’on peut trouver.

"L'essentiel est invisible pour les yeux"... Mais pas le style automobile. (Source : Pinterest)
« L’essentiel est invisible pour les yeux »… Mais pas le style automobile. (Source : Pinterest)

On avait dit que l’on s’occupait d’appliquer cette analyse du style automobile pour Peugeot, et que l’on voyait dans le concept-car un moyen de s’affranchir des règles de la production à grande échelle, des contraintes du marché, pour laisser le trait dessiné sur la planche à dessin le plus pur possible, et le plus fidèle à une philosophie propre.

Les superconcepts à la rescousse des styles futurs

Notre 205 n’a pas connu de concept car préfigurant son nouveau style, (encore que, la 205 Turbo 16 fait penser à ces concepts racés…) mais les designers ne partent pas pour autant d’une feuille blanche. Notre sacré numéro prend la succession de la 204, mais ne peut s’en inspirer directement : celle-ci étant cessée d’être produite en 1976, il faut partir d’un modèle dont le dessin est plus récent, davantage dans l’ère du temps. Tout va vite, les lignes vieillissent parce qu’elles évoluent d’un modèle à l’autre, d’une gamme à l’autre : la 205 ne sera donc pas inspirée directement de la 204, qui a été dessinée plus de 10 ans auparavant, mais des 305, 505 et 604 alors produites. Quant à l’inspiration à partir de la 104, Welter l’aura sûrement mise de côté, dont le style était encore hérité de Bouvot.

Le projet M24 est alors mis en forme via plusieurs propositions de style donnant quelques prototypes : la face avant reprend l’héritage des 305 et 604, tout en abandonnant les clignotants déportés de la 505. Autre élément qui a son importance et qui sera remis en cause pour les futurs modèles de la marque : le lion trône au centre de la calandre. La modèle définitif optera pour une face avant où le lion se voit entouré par trois ailettes horizontales peintes de la couleur de la caisse, donnant un aspect plus coloré et plus discret à cette entrée d’air : la 205 va naître, et porte en elle l’espoir de tout le bassin Sochalien. Mais il faut penser aux modèles futurs et ne pas baisser les bras. Si le phénix renaît de ses cendres facilement, la crinière du Lion a besoin de temps et de confiance en lui pour sortir de sa crise.

A partir de 1984, on nous annonce une 205 particulière, parce que sportive. Elle assoit la légitimité du modèle de base tout en faisant leur promotion via les 205 Turbo 16 engagées en compétition. 1984, c’est aussi le début d’une effervescence autour des concept-cars, ces véhicules qui jouent la carte de l’affranchissement des lignes rigides imposées par la production de grande série. On exacerbe les traits, poussant les standards esthétiques du Lion dans ses retranchements. En étirant les lignes de carrosserie à la limite d’un gabarit ou à la limite du pensable, on aboutit à la quintessence même de l’automobile dans sa dimension purement stylistique et esthétique. Les souci du porte-à-faux, de la hauteur de caisse ou de l’aspect pratique du coffre pour aller faire ses courses sont oubliés. Une automobile, c’est fait pour transporter : se transporter, transporter des émotions, et le faire avec classe. Point.

On aboutit alors à ce qu’il y a de plus raffiné dans l’automobile même. Finalement, dans le concept-car on étudie les possibilités d’évolution du style à venir, mesuré par le capital d’émotions produites : le concept 308 RCZ a plu, il empruntait beaucoup à la plateforme de grande série et a donc pu devenir le coupé RCZ, par exemple. Si le concept-car se rapproche d’une base classique et originairement originale (qui prend ses origines dans les modèles précédents et répond à une originalité nouvelle), si ce dernier répondant à des exigences technico-mécaniques, on a alors des chances de le voir intégrer le catalogue du constructeur.

Quasar, Proxima, Oxia : à la conquête de l’espace, et de l’identité

 1984, donc. En 1984, l’équipe de Welter conçoit un coupé sur base des composants mécaniques de la 205 Turbo 16 : voici Quasar. Au niveau du dessin extérieur, on ne notera qu’un seul composant commun avec un modèle de série connu : les feux arrière de 205 (les jantes de 205 Turbo 16 Evo2, c’est pas ce qu’on peut appeler un élément de série). Tout le reste provient de l’imagination même des dessinateurs, mais amorce déjà le devenir des faces avant Peugeot : la parenté avec la 405 ne se renie pas. Rétrospectivement, on peut alors se dire que le concept car affiche la direction des futurs projets de grande série de la marque. En toute logique, Quasar pourrait donner des indices sur l’esthétique extérieure du futur modèle Peugeot, à savoir la 309 qui devait pointer le bout de sa calandre l’année suivante. On trouvera des similitudes entre les lignes anguleuses de la planche de bord de Quasar et celle de la 309, mais cela reste assez éloigné pour être un élément convaincant. Il faut aussi préciser que cette berline tricorps aurait dû être commercialisée en tant que Talbot, et à ce titre elle ne rentrait pas dans les études stylistiques propres à Peugeot. Enfin, c’est notre manière de justifier les manques d’applications directes des études de Quasar sur un modèle de série à paraitre.

On voit donc que chaque nouveau modèle porte en lui l’héritage de tout un style, dont l’originalité se situe dans les détails. Cette même originalité qui se définit par le fait de prendre du recul avec ce qui était traditionnel auparavant.

Et naturellement, on prend goût à la liberté. Partir un weekend faire ce que l’on veut sans rendre de comptes à personne ça fait du bien, et on a envie de recommencer. C’est dans cette perspective que Welter sollicite une nouvelle fois son bureau de style pour Proxima. Nous sommes en 1986, le domaine de la science fiction est en plein essor, et l’informatique s’affirme de plus en plus dans les moyens de communication qui font rêver. C’est dans ces deux univers que s’inscrit Proxima. La mécanique se vend désormais avec des puces électroniques, des écrans de contrôle qui gèrent la transmission. Sans oublier la gestion du moteur mécanique de 24 soupapes, élaborée à partir de composants électroniques. Le concept car est alors un laboratoire de style qui est donc aussi dessiné pour plaire à ses géniteurs et au public : c’est une vitrine de savoir-faire, il faut savoir épater, surprendre tout en pouvant reconnaitre de suite que « c’est une Peugeot. »

Par ces deux premiers concepts cars, on peut valider une première approche que l’on avait donnée au début : l’automobile abonde dans l’originalité exacerbée, sans oublier les principes esthétiques de la forme équilibrée qui plaisent. Les lignes tendues en font partie, tout comme la structure coupé évoquant les supercars : synonymes de vitesse et de prestige, ce n’est pas rien.

 En 1988, Oxia continue dans la lignée de Quasar et de Proxima : toujours à mi-chemin entre les domaines de la conquête spatiale et des nouvelles technologies, la face avant annonce un peu plus la future 405 à sortir la même année. Cette fois ci, les feux arrière évoquent aussi ce que donnera le modèle de série.

Ces trois concepts cars représentent tout le concentré de recherches aboutissant sur la forme des nouveaux modèles à l’étude. Concentré de style et de techniques, ils permettent d’aborder sous l’angle de l’originalité les lignes de séries à venir. Ainsi, les 605, 106 et 306 profiteront de ces études pour garder uniquement le style général, autour de cette face avant composée d’une calandre ajourée par des ailettes horizontales de part et d’autre de l’emblématique lion, ou encore la forme des feux arrière avec la partie rouge en forme de griffe, fuyant sur les ailes et reprise au moment du restylage sur les 205 à partir de juillet 1990.

Oxia confirme et affine ce que Quasar et Proxima avaient amorcé.
Oxia confirme et affine ce que Quasar et Proxima avaient amorcé.
L'arrière annonce la 405.
L’arrière annonce la 405 et les griffes rouges typiques de ces années. Abandonnées avec la 307, elles reviennent dès la 308 I.

En effet, si chaque concept-car insuffle une ligne de conduite à venir, le restylage mi-vie permet de remettre le style d’une voiture déjà sortie en cohérence avec les nouveaux modèles et les standards ré-établis, afin d’avoir une gamme harmonieuse. Ce restylage sera en partie dicté par les évolutions des études de style, le reste suivant les critères d’originalité et de continuité des origines.

La face avant, savane du Lion Peugeot

C’est ainsi que la marque voit son style évoluer, au rythme des tendances et aussi des évolutions des techniques de réalisation, d’usinage et d’assemblage. Le caractère félin peut alors s’affirmer, et c’est ce que l’on voit évoluer depuis la 306 qui affine sa calandre, la 406 qui arrondit les lignes et enfin la 206 et ses feux en amande : avec le temps, la calandre s’affine et ne dispose plus que d’une seule ailette de chaque côté du sigle de la face avant. Ici encore, les concepts de la première moitié de 1990 (Ion, Tulip, Touareg, Asphalte) ont amorcé ces codes tout en délaissant le concept-car à la mode du super coupé luxueux au profit d’études autour des segments porteurs en terme de ventes : Ion, Citytoys portent en eux cette vague de la petite voiture pratique.

On l’a dit, tout va vite. Le style n’est plus dicté uniquement par l’image d’une marque, mais aussi par les évolutions technologiques sur le travail des matières. A chaque concept car, une évolution majeure de l’allure des futures Peugeot, toujours dirigé par Welter. La calandre à barrettes de la 205 appartient désormais au passé. C’est en 2002 que les RC Pique et Carreau, respectivement propulsés à l’essence et au diesel, sonnent le glas de la calandre ajourée que l’on avait l’habitude de voir depuis plus de trente ans.

Avec ces deux RC, Peugeot renoue avec la tradition des concept-cars sportifs, typés comme des coupés : Quasar, Proxima et Oxia auront donc des successeurs dans l’optique du concept débridé où les traits sont assumés, même si le leitmotiv n’est pas similaire. Tout va vite, la mode aussi : ce n’est plus la conquête de l’espace qui fait rêver mais les économies du Diesel sans pour autant gommer le plaisir de conduire : l’enjeu est alors de prouver que Carreau est aussi sportif et plaisant que Pique.

RC Carreau et Pique continuent à explorer la tendance du lion seul, sans calandre autour.
RC Carreau et Pique continuent à explorer la tendance du lion seul, sans calandre autour mais enfermé dans un « U »alvéolé. Le capot commence à se gonfler.

Le style Peugeot voit donc le lion se promener dans un « U », et c’est la partie inférieure (la « bouche ») qui grandit : 407 et 308 portent cette tendance.

C’est donc une histoire où l’on a tendu les lignes au maximum, au fur et à mesure des concepts, qu’ils soient de véritables exercices de style ou des évocations précises d’un modèle à venir. Puis, à force, on se pose des questions sur ce qui adviendra. Welter est remercié pour ses services : en voulant chercher une nouvelle dimension aux créations du Lion, sa 207 n’a pas su faire aussi bien que sa grande sœur 206, la 407 n’a pas été comprise avec son porte à faux immense. C’est sans oublier la déclinaison en coupé réalisée en interne sans l’aide de Pininfarina qui n’a pas su trouver son public, et donc convaincre les potentiels clients. Un achat se base sur des qualités routières, un châssis performant et une consommation record. Mais cette originalité mécanique doit être montrée par un style qui inspire une élégance adéquate au reste, qui a manqué chez Welter dans ces ultimes propositions. On ne gardera du concept 908 RC que le nez de capot pour la future 308, et les lignes de profil pour la future remplaçante des 407 et 607. On notera aussi la tendance à vouloir greffer des portes aux concepts depuis la 908 RC, évoquant un coupé 4 portes à la manière de ce qui se fait outre-Rhin, sans jamais voir une concrétisation en chaine de montage.

Gallix a donc pour mission de redresser la barre, et proposera la 308 RCZ : on retrouve un dessin plus maintenu, avec un lion qui trône sur un nez de capot plus expressif que sur la 407. La partie inférieure de la face avant prend davantage d’expression avec des formes anguleuses travaillées, tout en gardant les incises verticales des feux anti brouillard des modèles précédents. On notera l’évocation de symétrie voulue entre l’avant et l’arrière, dont le passage se fait par ce toit vitré doublement bosselé encadré par deux arches en aluminium.

Avec l’engouement suscité et la volonté de proposer une alternative à une 407 coupé qui ne se vend pas aussi bien que la 406, le modèle de série RCZ arrive au catalogue 3 ans après sa présentation, sous l’ère Vidal en 2010.

On reprend tout

Gallix reste donc deux ans au style Peugeot, et c’est son Vidal, alors responsable des concepts cars qui le remplace. En deux ans, Gallix a maintenu la barre sans avoir eu le temps de faire percevoir une gamme réellement refondue autour d’une nouvelle griffe. Nouvelle griffe que Gallix propose dans le RCHybrid4 concept, effaçant tout patrimoine avec Welter et commençant déjà à regarder davantage vers les origines : on retrouve un nez de capot exacerbé qui ressort de la caisse, avec un lion revenant dans une calandre ajourée, en bout de face avant. Mais ce qui nous frappe, c’est que ce concept demeurera un projet sans lendemain, où le style du véhicule n’aura pas d’application dans un modèle de grande série.

Il y a recherche d’originalité dans les dessins originaux, certainement. Les applications pratiques de la théorique RC Hybrid4 n’étaient pas claires et mettent en question la pérennité de Gallix à la tête du style. Gilles Vidal (connu pour ses implications au sein de Citroën) est alors propulsé à la tête du design Peugeot et a pour mission de redresser la barre, trouver un style griffé, typé, reconnaissable.

Le concept-car en tant que grille d’interprétation

Le style Peugeot s’est affirmé, et a utilisé les concept-cars comme des laboratoires d’essai concernant le style, et la mécanique. Exacerber, surprendre et aller à la limite de ce que l’on pouvait concevoir, les partis-pris étaient forts tant les modèles à remplacer étaient des icônes : la série 05 aura davantage marqué que la série 06, ce que la génération 7 a voulu faire oublier. « Je n’aime pas cette grande bouche » caractérise alors ce que les individus pouvaient vous répondre lorsque l’on parlait de Peugeot dans les années 2000, et que l’on ne pouvait s’inspirer de choix allemands sans trouver une esthétique propre et pure. Ouvrir grand la bouche, c’est fini. Le lion cesse de bailler pour trouver un code dans un autre élément. Et si, finalement, c’est d’une calandre qu’il manquait ? La troisième partie de notre étude s’ouvrira sur l’ère Gallix et son interprétation des impératifs d’originalité et de continuité, cette même continuité que l’on trouvera difficile tant les derniers essais de Welter et Gallix sont classés sans suite. On pourra alors commenter les rapides évolutions des Peugeot ces dernières années pour rattacher ces choix à une tradition ancrée dans une histoire déjà vieille de 30 ans. 30 ans, comme notre 205, et ce n’est pas un hasard…

[box_info]30 ans de concept-cars Peugeot, l’exposition
Le temps d’une demi-journée, partez à l’aventure dans l’histoire Peugeot grâce au Musée de l’aventure Peugeot, à Sochaux.
Il est également possible de se restaurer sur place, en immersion totale dans l’univers de la marque.
Cet été, retrouvez l’exposition retraçant 30 années de concept-cars.
C’est l’occasion de découvrir la nouvelle entrée et la nouvelle boutique, et de découvrir, ou redécouvrir l’histoire Peugeot, en famille, ou entre amis passionnés.[/box_info]

[box_warning]Carrefour de l’Europe
25600 SOCHAUX
03 81 99 42 03
Horaires d’ouverture : 10h-18h
Parking Gratuit[/box_warning]

Galerie photos

Retrouvez la galerie des photos de notre journée au Musée de l’Aventure Peugeot, en compagnie de Tran, responsable de Féline, Gaël et Christian, membres de GTIPOWERS. Egalement, le reportage très complet sur Féline.cc.